• Les dessous du paradis


    “Le danger nous guette quand on oublie la gravité
    qui est toujours présente comme antipôle de la légèreté.”



    Appel Guéry

    Ainsi donc, dans ce pays qui semble tout entier voué à l’Adoration Divine, comment se manifeste et se déploie cette force souterraine qui agit toujours à l’envers du décor, en antipôle au désir d’élévation ? L’enfer du décor pourrait-on dire… L’envers de la vie d’unification spirituelle n’est-elle pas la guerre de religion ? Celles-ci n’ont eu que des trêves de courte durée, le radicalisme des communautés religieuses étant le germe d’incessantes violences entre musulmans, hindous, sikhs, etc.


    Par exemple, lors d’une recrudescence des conflits entre musulmans et hindous, l’appel de la ligue musulmane à “la journée d’action directe” du 16 août 1946 fit 10 000 morts à Calcutta. Lors de la séparation du Pendjab entre le Pakistan et l’Inde, le carnage fut total : avant l’indépendance, la population de Lahore comptait 500 000 Hindous et 100 000 sikhs, quand le conflit fut apaisé, il ne restait plus au total qu’un millier d’hindous et de sikhs…A cette époque on évalue à plus d’un demi-million les personnes massacrées lors de leurs déplacements pour rejoindre, en fonction de leur religion, leur terre d’asile : Pakistan, Inde ou futur Bangladesh.


    En 1948, le Mahatma Gandhi, “la grande âme” fut assassiné par un extrémiste Hindou.

    En 1962 eut lieu une guerre avec la Chine à propos des limites frontalières entre les deux pays.

    En 1965 et 1971 deux conflits éclatèrent à propos du Cachemire puis de l’indépendance du Bengale oriental.

    En 1980, un conflit naquit avec les sikhs qui demandaient la création d’un Etat séparé et d’un gouvernement.

    Les émeutes furent très sanglantes, et en 1984 Indira Gandhi fut assassinée par ses gardes du corps sikh.

    En 1992 des émeutes explosèrent à la suite de la destruction d’une mosquée par des Indiens fondamentalistes dans les villes du Nord de l’Inde faisant plusieurs centaines de morts.



    En 1995, la recrudescence de la violence religieuse dans le nord de l’Inde provoqua les incendies de sanctuaires et d’un millier de maisons. Les agressions contre des touristes s’y multiplièrent, donnant lieu à des assassinats et des kidnappings.

    En 1999, après une courte trêve, la guerre reprend entre musulmans et hindous au Cachemire.


    “Dans le ciel, dans la mer, même dans le roc des montagnes, il n’est d’endroit où l’homme puisse échapper à la mort.”

    Moanjp

    Mais les dessous du paradis ne sont pas faits que de guerres, mais aussi de misère. Un prêtre disait récemment que s’il n’y avait pas autant de pauvreté en Inde, il n’y aurait pas autant de ferveur religieuse et de temples…

    Le dénuement dans lequel vivent une majorité d’Indiens est extrême, 90 % de l’argent de l’Inde étant aux mains de seulement une dizaine de familles indiennes…

    La misère, c’est aussi le sort des femmes brûlées vives par leur belle-famille (souvent couvertes d’essence quand elles font la cuisine sur leur gazinière, le tout devenant un prétendu accident), pour récupérer leur dot.

    Ce sont les femmes aussi qui travaillant neuf heures par jour dans les champs n’obtiennent pas même un salaire qui leur permette d’acheter du riz pour vivre…

    La misère, ce sont les milliers d’orphelins qui vivent et meurent dans les rues des grandes villes, c’est la prostitution aussi et le sida qui s’étend…

    La misère, c’est aussi la vie des êtres qui vivent dans les îles du Bengale, en face du détroit du Gange et dont Claudine Vernier-Pailliez fait la description dans un article paru dans l’hebdomadaire Paris-Match vers 1999 :

    ” Il n’y a guère au monde de population plus abandonnée que celle des parias des îles des Sundarbans. Ils habitent des huttes de paille régulièrement englouties par les inondations, balayées par les cyclones et les raz de marée, posées à quelques mètres de la surface des eaux, sur une terre saline qui ne donne qu’une maigre récolte de riz par an, et parfois moins. Dans le golfe du Bengale, au large du delta du Gange, le plus grand delta de la planète, le plus funeste aussi, là où le fleuve se fractionne en milliers de bras, sont les Sundarbans, où poussent les arbres amphibies, les palétuviers, où les tigres se nourrissent de poisson et de chair humaine et où personne ne va jamais, car ici dit-on, c’est le ventre de l’enfer.”

    Le jour où nous avons emprunté une barge pour traverser le fleuve, nous avons croisé un mort qu’on emportait sur l’autre rive, mal enveloppé dans un vieux sac de jute, le visage déchiqueté, les yeux ouverts. C’était un pêcheur. Il partait en barque vendre sur le marché, pour quelques roupies les trois crevettes qu’il venait de pêcher et n’avait pas les moyens de garder pour lui, quand un tigre est apparu à la surface de l’eau et l’a cueilli sur le pont.

    L’animal l’avait repéré dans la forêt, et suivit depuis deux jours. Les tigres des Sundarbans n’attaquent jamais de front, mais toujours par-derrière. Ils observent leur proie, attendent, tapis dans l’ombre, et se jettent sur elle au moment où elle est la plus vulnérable, quand elle a le dos tourné.

    On ignore la raison de leur goût pour la chair humaine. Sans doute à cause du prix du bois utilisé par les habitants des Sundarbans pour incinérer les morts. Il coûte si cher qu’ils ne brûlent pas entièrement les corps et jettent dans le fleuve les restes de corps à moitié calcinés.



    Le Bengale est fier de ses derniers tigres. Ils sont moins de 400 et ont survécu car l’endroit est d’un accès trop risqué pour les chasseurs. Ils mènent une existence aquatique, nagent, boivent l’eau de mer, agressent les crocodiles, dévorent les poissons et tuent trois cents hommes par an.

    Quand ils partent récolter le miel sauvage, l’une de leur seule source de richesse, les paysans des Sundarbans, afin d’intimider les fauves qui attaquent par-derrière, portent sur la nuque un masque d’aspect humain équipé d’un système électrique qui fait étinceler les yeux.

    Dans ce pays né des crues et miné par les crues, il y a aussi les crocodiles, les cobras, la tuberculose, le choléra, le paludisme, les épidémies, les innombrables maladies de carence, les raz de marée qui font mugir les vagues comme des buffles, les caprices du Gange, fleuve impétueux et sacré, donc respecté et toujours ces 800 000 hommes qui, eux, à part les crevettes et le miel sauvage n’ont définitivement rien. Pas un médicament, pas un médecin, car ceux-ci refusent “d’aller travailler en enfer”, pas une maison
    en dur mais des huttes de paille détruites ou érodées par le fleuve et les vents, pas un poste de radio pour les avertir des cyclones, alors que les centres de détection de Madras pourraient les prévenir, comme dans le reste de l’Inde, 24 heures à l’avance. Ils n’ont même pas ou si peu d’eau potable. Il faut descendre à 200 ou 300 mètres de profondeur pour en trouver, et creuser un puits revient vraiment trop cher. Alors les enfants continuent d’aller jouer, parce qu’ils n’ont pas d’autres jeux, dans l’Hooghly, ce long canal funèbre et puant qui longe la route de Calcutta aux Sundarbans, où se déversent tous les égouts du Bengale, et ils ne cessent d’y mourir. (………)

    Dans ce pays où 400 millions de gens vivent en dessous du seuil de pauvreté, avec moins de 800 calories par jour, les plus affamés offrent chaque semaine aux Dieux un jour d’abstinence… (…….)

    Près de la frontière du Bangladesh, 20 000 personnes cohabitent dans des villages de huttes, sur un morceau de terre boueuse de 75 mètres carrés. Ici pendant des années on n’a jamais vu un médecin. L’île est décimée par les épidémies de malaria et les enfants y meurent par dizaine, l’hiver, quand la température descend à moins 10 degrés. Le sol est tellement détrempé que les gens y dorment sur des paillasses humides. Lorsque les familles n’ont plus rien à manger, les femmes partent pour Calcutta afin de trouver un travail temporaire, et font à pied les 80 kilomètres qui les séparent de la capitale, sur une route infernale où roulent à toute allure les camions crachant les fumées noires. (……..)

    Gaston était arrivé à Calcutta à 35 ans, avec pour tout bagage un rasoir, une brosse à dent et les évangiles, et s’était installé à Pilkhana, le bidonville le plus sombre de la ville. L’année précédente, la partition avait contraint 11 millions d’hommes venus du Bangladesh et du Bihar à se réfugier dans “la cité de l’épouvantable nuit”, et Pilkana constitue l’une des plus fortes concentrations humaines de la planète. Gaston y créa un premier dispensaire.

    On n’imagine pas plus pauvres que ces taudis surpeuplés, privés d’eau, d’électricité, de fenêtres, bordés d’égouts à ciel ouvert, d’une puanteur insoutenable, où pullulent les rats, les cafards, les scolopendres, les cancrelats, les tarentules, la vermine, et des centaines de vaches confinées dans des étables sordides, tous générateurs de maladies et d’épidémies.
    Gaston dormait dans une cour, tête bêche avec 80 lépreux.
    Plus tard on lui donnera une chambre de 1m 50 sur deux dont personne ne voulait car elle fut celle d’un pendu.

    Huit mois par an la température dépasse les 40 degrés et l’hygrométrie les 98 % d’humidité. Chaque matin, ils sont 100 000 à faire la queue devant une pompe qui crachote une eau saumâtre, et comme il n’y a pas de latrines, Gaston faisait comme tout le monde, il se soulageait dans les égouts qui débordent et inondent les taudis pendant la mousson.

    Le bidonville est noyé en permanence sous la fumée épaisse et acide que dégagent les petits feux de bouse sur lesquels on prépare la cuisine, une fumée qui déchire les poumons, provoque d’inextinguibles quintes de toux et finit toujours par tuer…..”

    “Je me suis écrié :

    O fortune,

    le soleil est levé et tu dors encore !

    Et la fortune m’a répondu :
    malgré tout, ne désespère pas.”

    Hâfîz