• The sadhus

    Les Sadhus sont des êtres qui se sont totalement engagés, corps et âme dans leur quête spirituelle. Ils renoncent aux attachements matériels et temporels en quittant parfois une vie professionnelle et familiale très enviable pour partir, solitaires ou en groupe, sur les chemins de l'Inde, qu'ils parcourent, souvent presque nus et couverts de poussière, mendiant leur nourriture, à la recherche de Dieu.

    Les Bâuls sont des sadhus du Bengale, ils sont "outcast", ils vivent en chantant et dansant, "butinant" leur bol de riz quotidien. On les appelle les "fous de l'absolu".

    Extraits de la conférence du 23 juin 1997 de Jerzy Grotowski sur les Bâuls qui a vécu parmi eux.

    Il existe certains courants, disons, métaphysiques, qui sont basés sur le principe du défi, de la mise en doute des valeurs reconnues : ce sont les traditions rebelles.

    En Inde, cette tradition rebelle est extrêmement ancienne.

    On parle des "Vratyas" qui existent depuis des temps si anciens qu'on les dit presque légendaires : ce sont des ordres rebelles, qui apportent la vérité parce qu'ils vont à l'encontre des vérités conventionnelles, ou consacrées par l'organisation.

    Ce type d'approche qui a existé comme une sorte de courant souterrain à travers toute l'histoire de l'Inde, est d'une certaine façon comme le courant gnostique en Occident. C'est quelque chose qui vit d'une façon presque interdite. Cela a pris une forme nouvelle dans les périodes du moyen âge tardif,dans les mouvements des Baûls.

    Ils étaient, comme dans la traduction utilisée dans ce film de George Luno, "les fous".

    Cette traduction est légitime, mais on peut avoir diverses traductions parce que Baûl, cela veut dire aussi "frappé par le vent". Ce n'est pas seulement quelqu'un qui est frappé par le vent, et qui ainsi se comporte d'une manière imprévisible, comme un fou.

    C'est également très lié à une pratique ancienne, qui a trouvé sa présence dans la tradition des Baûls, tradition ayant principalement survécue au Bengale. Elle concerne ce qu'on appelle "les vents", au pluriel.

    Alors quand j'ai dit cela en français, on m'a dit ce n'est pas gentil de dire "le vent", il faut dire "le souffle du vent", parce que cela peut être mal compris. Cependant, le mot utilisé est "le vent".

    "Le vent" est le nom que l'on donne à un courant d'énergie, qui est l'aspect yoguique des Baûls : le passage d'un type d'énergie à un autre. Les Baûls appellent "les vents" au pluriel, ces circulations d'énergie au travers des différents centres du corps et au-dessus du corps.

    Il y a des centres d'énergie liés à la force vitale, à la force de survie, à la force sexuelle, et à une sorte d'expansion dans la vie.

    Il y a des centres que nous percevons comme étant plus élevés, liés au coeur, et à certains endroits dans et au dessus de la tête, que nous percevons comme extrêmement liés à des énergies très subtiles, très délicates.

    On peut voir cela comme étant la transformation des énergies les plus lourdes.

    C'est toujours "comme si", considéré comme "métaphorique". Vers le plus subtil... ou comme une descente de ce qui est le plus subtil vers la base vitale, la base biologique de la vie.

    Le fait, le phénomène, de pouvoir mobiliser les ressources de sa vie biologique, courante, vitale et de passer vers des formes, je dirais plutôt des qualités d'énergie beaucoup plus subtiles et délicates, c'est un fait que l'on peut expérimenter dans différents types de travaux, spécialement si ces travaux sont liés à l'implication de toutes les facultés humaines et aussi à l'intériorité du corps allant vers quelque chose de plus subtil.

    Le courant Baûl est d'une certaine manière un courant extrêmement rebelle et blasphématoire par rapport à la culture hindoue. En Inde, il y a un conflit mortel entre les différentes religions, spécialement entre l'hindouisme et l'Islamisme, et les Baûls ont dépassé cette frontière. Souvent le maître Baûl est islamique, et son disciple est un hindouiste, ou au contraire, il est hindouiste et son disciple est islamiste. Quand ils chantent, ils mélangent les noms que l'on donne aux divinités dans l'hindouisme avec Allah et certains Soufis. Tout d'un coup par exemple il y a un derviche islamiste.

    Ils se moquent des différences, ils pensent que

    les vérités sont transhumaines.

    Ils pensent.

    Ils dépassent toutes les limites toutes les frontières des différentes religions.

    Le mouvement des Baûls en tant que le mouvement hétérodoxe fait qu'un hindouiste qui devient Baûl devient outcast. Il est mis en dehors des castes, il perd totalement son statut religieux social, et il ne pourra jamais le retrouver .

    Ca veut dire que les gens qui deviennent Baûls, et parfois ce sont des gens de haute caste, risquent tout. Oui, mais est ce que le courant Baûl, comme une sorte de folie d'êtres qui risquent tout, n'a pas non plus des modèles dans le monde occidental et dans les pensées extrêmement défiantes de St François d'Assise par exemple, ou dans les pensées de l'idiot de Dostoievski, les pensées de l'idiot, du fou...

    Alors toutes ces choses existent dans différentes cultures ou l'on abouti à une sorte de liberté en acceptant un statut de marginal. Les gens qui deviennent Baûls le font pour différentes raisons.

    En tant qu'Islamiste, qu'Orthodoxe, se mélanger avec l'Hindouisme, est un blasphème incroyable...

    Alors les grands Soufis ont souvent gardé des relations avec les Baûls, mais secrètement.

    Si leur hérésie devenait trop visible, pour se protéger et pour avoir un milieu qui puisse les accepter, ils devenaient Baûls à leur tour. Des derviches , des Soufis Islamistes, des grands hérétiques défiants l'hindouisme sont devenus Baûls.

    Il y a un mouvement quasi-populaire qui est celui des enfants, des enfants paysans, des enfants sans famille, des enfants abandonnés qui veulent tout d'un coup, ces petits enfants, rejoindre les Baûls, et qui deviennent alors des Baûls. Il y a aussi les Baûls qui après avoir été durant un certain temps ces yogis artistes, retournent au village et redeviennent des paysans normaux.

    D'une certaine manière ils cachent alors qu'ils sont des ex-Baûls.

    J'ai connu quatre générations de Baûls. Dans le temps, les Baûls n'étaient pas encore comme les Baûls vraiment modernes de maintenant. J'observais souvent comment ça se passait, quand un groupe de Baûls arrivait dans le village.

    Les Baûls qui voyagent d'un village à l'autre voyagent souvent par deux, un garçon et une fille, ou un vieux et un jeune, ou tout un groupe, deux, trois, quatre, cinq Baûls. Ils arrivent dans un village et là, malgré toutes les réticences, et par ce que on sait que oui, les Baûls sont fous, mais qu'ils connaissent la musique et qu'ils ont certains secrets, on les vénère quand même d'une certaine manière...

    Bon, là ils font ces chants et ces choses mouvementées que l'on peut comparer à des danses.

    Ils opèrent avec des instruments, ils chantent des chants qui d'une certaine manière sont recréés à chaque génération, mais dont les racines des textes sont extrêmement anciennes.

    Ils font cela de deux façons. Dans la première ils font ce voyage eux même en se rappelant par certains mots, une sorte de liberté intérieure.

    Il y a aussi une façon. Ils passent consciemment, et tout particulièrement les Baûls qui appartiennent au courant que j'estime le plus, ils essayent en chantant et en jouant de passer à un processus de transformation des énergies. C'est comme s' ils utilisent les chants et les actions qu'ils font comme une sorte de véhicule. Alors dans les villages, il y a par exemple des ex-Baûls qui se cachent d'avoir été des Baûls, mais qui ainsi que certaines personnes des villages ressentent ce passage, cette transformation de l'énergie, juste par un phénomène d'induction.

    Quelque chose se passe, ils le ressentent.

    Il y a des ex-Baûls qui ne sont pas connus pour avoir été des Baûls et qui se mettent à suivre les Baûls qui voyagent, les Baûls des routes. Ils les suivent pour retrouver ce qu'ils ont pratiqué dans leur jeunesse. Il y a une sorte de double phénomène. D'une part les Baûls sont extrêmement contre tout ordre social, mais en même temps ils acceptent d'être enseigné par un teacher, un enseignant, un guru.

    Ils gardent une complète liberté face au guru.

    Ils peuvent passer avec leur instructeur un certain temps, disons plusieurs mois, dans un endroit isolé, et là, ils s'occupent uniquement de travailler sur cette forme souvent très violente de transformation de l'énergie. Après ils le quittent.

    A deux, trois, quatre, cinq personnes, ils vont faire la musique qu'ils pratiquaient aussi avec leur guru. Ils peuvent chanter à la gloire de leur guru toujours, et ne pas le voir pendant dix ans.

    Puis ils reviennent. C'est comme s'il y avait une reconnaissance de quelque chose que l'on reçoit d'un homme compétent d'une autre génération mais il y avait en même temps une totale liberté face à lui. C'est comme s'il y avait un principe selon lequel ce qu'il faut chercher est aussi bien dans la vie extérieure que dans la vie intérieure. C'est le principe d'une totale liberté.

    C'est la façon de suivre qu'en Inde on appelle Sahasrja, c'est à dire, né avec. C'est quelque chose d'organique, c'est à dire quelque chose qui arrive à notre naissance ou avant même.

    C'est seulement grâce à cela que l'on peut grimper cette échelle de niveaux de force, d'énergie, de qualité, de perception différents, jusqu'à ce qu'il y a de plus subtil ou de plus divin,si quelqu'un aime ce terme.

    Eux ils chantent les différents noms de Dieux, hindouistes, islamistes, ou sites, ou autres, mais en même temps dans leur langage, comment dirais-je, intentionnel, ils n'utilisent pas ces noms. Ils parlent de l'homme qui a du coeur, ou de "Mannermanouche", ou de celui qui est dedans de toi et qui peut s'envoler, qui est comme emprisonné dans une sorte de cage et qui peut s'envoler haut vers un autre niveau si tu le libères.

    Ils sont très proches de Hassidin premier, quand ils parlent des étincelles divines qui tombent, qui sont emprisonnées et qui peuvent après à nouveau s'envoler et rejoindre les niveaux de perception et de réalité les plus subtils, les plus délicats, les plus essentiels, si je peux m'exprimer ainsi.

    Etre Baûl est toujours à la frontière du scandale. D'ailleurs la manière de vivre des Baûls est tellement anarchique que cela peut vraiment souvent scandaliser. Cela dépend beaucoup des personnes et du type de petit groupe avec lequel ils bougent.

    Ils travaillent l'art, et ils travaillent le yoga, un yoga que je mettrais plutôt entre guillemet, parce que n'est pas le yoga classique ou l'on immobilise le corps.

    C'est un autre courant, très ancien, qui est comme une autre approche. Celle ci n'existe pas au travers de l'immobilité et du ralentissement des respirations, des pensées et de tout ça, mais au travers d'une sorte d'expansion des possibilités, des qualités. Cela commence par le corps, traverse le psychisme, cela va du plus haut de quelque chose vers quelque chose d'extrêmement subtil qui va descendre. C'est un autre courant, qui n'est pas considéré comme le yoga classique. Mais on l'appelle "yoga", entre guillemet dans le sens terminologique.

    On peut dire qu'il y a plusieurs phénomènes issus de différentes écoles Baûl. Il ont toujours une extraordinaire capacité de lier les choses disons, yogiques à des éléments artistiques. J'ai dit que j'ai eu la possibilité de suivre quatre générations différentes de Baûls.

    Le premier que j'ai rencontré, c'était au Bengale, il y a très longtemps, la majorité d'entre vous n'était pas été encore né. Ce premier vieux, il m'a posé les questions juste à propos des tonalités, Il m'a demandé si je pouvais faire le son le plus quasiment inhumain. Je l'ai fait. Alors il a dit "comment est ce que ton corps réagit, comment est ce que tu respires, est ce que en cet instant ton sexe est devenu plus grand ou plus petit etc. Quand il a reçu les réponses qui étaient extrêmement technique, il s'est ouvert. Il a commencé à parler de tous les cotés yoguiques cachés des Baûls.

    Certain Baûls ont un extraordinaire sentiment de, comment dirais je, de ce que l'on pourrait appeler, mais ce n'est pas le mot, l' expérience mystique, ou quelque chose comme ça, et ils le vivent avec humour . Je me rappelle d'un Baûl très vieux avec qui je voyageais, on voyageait sur le toit d'un bus. Il n'y avait plus de place dedans, alors on était sur le bus.

    Là il a commencé à chanter, et à rentrer dans une sorte d'état, pas seulement de transformation des énergies, mais qui pouvait le menacer de sentimentalisme. Il s'en est immédiatement rendu compte, il a mis de la salive sur son doigt, et il a mis cette salive ici, pour se moquer de lui même en imitant le fait qu'il pleure. Il a fait cela très ouvertement et c'est très typique de l'humour du Baûl. Ca veut dire que le Baûl dit : oui, il faut arriver quelque part, il faut s'envoler comme un oiseau, il faut libérer cette chose, cet être intérieur, celui qui est dans le coeur ou dans la poitrine, il faut le libérer, le sortir vers le haut, le faire s'envoler, mais en même temps, il se moque de tout sentimentalisme. Tout ceci doit être fait d'une certaine manière sans sentimentalisme. Dans cet aspect là, toute leur vie est comme la vie d'un marginal, ou d'un guerrier. ....

    Alors les Baûls qui ont toujours gardé la manière de vivre des anciens Baûls partagent leur vie entre deux rythmes.

    D'un coté il y a le rytme de leur vie quand ils voyagent et qu'ils font ce yoga en tant qu'artistes, en utilisant leur art pour approcher les gens d'une certaine façon ... D'ailleurs ils en ont besoin pour pouvoir bouffer, pour recevoir de la nourriture. Les Baûls dans les temps anciens ont étés extrêmement pauvres, ils n'avaient rien, alors ce sont les villages qui les ont nourrit.

    Maintenant qu'ils deviennent parfois comme cela s'est passé à plusieurs reprises, des musiciens de pop musique, des vedettes, ça change beaucoup. Et puis il y a l'autre rythme, celui qu'ils ont quand ils se rencontrent dans des endroits isolés et cachés, pour travailler juste sur l'aspect yoguique de la transformation des énergies.

    Ca c'est quelque chose qui m'a fasciné chez les Baûls. ...........

    Il y a aussi les gens qui sont Baûls parce qu'ils sont d'une famille Baûl.

    Quelque uns, tout en menant toujours une vie vagabonde, la vie bizarre de ceux qui sont "frappés par le vent" comme ils disent, ont quand même des enfants. Une fille, un fils, des enfants.

    Dans certains cas, ils forment des familles quelque part dans le sens habituel des mots, et après ils la quittent et après ils lui reviennent...

    Alors il y a les enfants ... ce ne sont pas seulement les enfants qui ont trouvé la possibilité de trouver quelque un qui les enseigne, en jouant avec les Baûls dans un village quelque part (dans ce cas cela devient dans le contexte hindou l'enseignement de la vie, et en même temps de l'art, de la vie intérieure, des possibilités de ce que l'on peut faire avec soi même, une sorte de soin grandissant, montant de soi même), il y a aussi les enfants qui sont les enfants des Baûls.

    Par exemple je me rappelle d'un Baûl que j'ai connu quand il était gosse, il était l'enfant d'un couple de Baûls là-bas. Je me rappelle aussi de la fille de ce vieux Baûl Bramana qui avait fait ce truc, quand il était arrivé à un tel niveau émotionnel qu'il aurait pu devenir sentimental, qui avait mis sa salive là, pour montrer que c'était juste une sorte de jeu. Lui, quand il n'était plus avec le groupe des Baûls, était déjà traité par beaucoup comme un maître. Quand il est sorti de la vie de Baûl, il a vécu dans une petite cabane dans la forêt avec sa fille et c'est elle qui racontait comment alors qu'il était déjà extrêmement âgé, il lui a dit un jour : alors je dois te dire adieu.

    Il est sorti dans la forêt, il a disparu, il n'est jamais revenu. Probablement qu'il est mort quelque part, ou bien il a été mangé par les tigres, il a fait ce qu'il a voulu...

    On peut dire ce que les Baûls disent souvent : tu dois mourir en position recht, assis ou debout, tient bien ton corps, attend le temps qui arrive, laisse les forces monter, traite la mort comme une opportunité. Bramanenda c'est ce qu'il a fait. Ce qui m'a beaucoup frappé chez les Baûls, Bramanenda ou les autres, ça a été les conditions totalement libre et sans aucun fanatisme dans lesquelles ils vivent. Oui souvent ils ont étés très défiants, souvent ils se sont vraiment comportés comme des fous quand ils ne faisaient pas leur bouleau réel, mais par ailleurs ils n'ont jamais fait aucun effort pour chercher à attraper les autres âmes, pour convertir quelqu'un à devenir Baûl. D'ailleurs ils savent que ce n' est pas un cadeau à faire de devenir Baûl, on est ou un outcast, ou comme une maladie pour la communauté islamique. C'est une vie qui était à l'époque très difficile. Maintenant, quand ils sont en même temps vedettes de pop musique, bon, c'est une autre affaire...

    Ils ont aussi les avantages, et d'ailleurs je pense que c'est une menace pour eux, mais en même temps, bon, c'est comme ça que les choses vont. Il faut en même temps défier le monde, et en même temps profiter de ses possibilités.

    Il faut d'une certaine façon ne pas se laisser manger par le monde. C'est comme dans un de ces chants Baûl, un chant très spécial, où il est proposé verbalement : si tu veux attraper quelque chose comme la richesse plus haute, tu dois la voler.

    Ca, c'est une tradition extrêmement ancienne, que l'on retrouve dans plusieurs cultures.

    Les grands enseignants ne donnent pas de recettes à leurs apprentis, non, non...

    Ils se laissaient cambrioler. J'ai toujours remarqué cela : si on donne à quelqu'un une solution comme si on lui donnait une prescription, tout cela ne marchera pas. C'est comme si on donnait un arbre coupé de ses racines... Mais si on crée les conditions ou quelqu'un puisse être à coté de toi, il est plus jeune, il ne connaît pas mais il cherche, et si tu lui laisse l'espace libre de capter, de comprendre les allusions, d'une certaine manière l'espace libre de veiller pour voler ton secret, alors s'il le vole bien, ça marche.

    En même temps il y a la notion de : tu peux voler, tu le peux, tu dois voler, mais en plein jour....

    Et finalement il y a cette proposition : tu dois même créer une bande, un gang de bandits, de cambrioleurs.

    Cela me rappelle une tradition du Caucase, tradition proche des traditions Islamistes, et Orthodoxes Greques, qui raconte la façon dont un bandit solitaire dans les montagnes, pour attaquer les gens riches, doit être capable de ne donner aucun signe de sa présence.

    En effet, dans les montagnes il y a beaucoup de pierres, et s'il bouge de manière inconsciente, une pierre risque de tomber et de prévenir les gens de sa présence, il ne pourrait pas voler ses victimes potentielles. Alors finalement, dans un climat extrêmement chaud, où durant la journée on est brûlé par le soleil et ou la nuit est froide , il doit dominer toutes ses réactions et garder son attention éveillée, d'une façon quasiment inhumaine. Alors si le bandit procède ainsi, il devient un grand bandit, et alors qu'il est devenu un grand bandit, un jour il découvre que ce n'est pas intéressant d'être un bandit.

    Il a découvert autre chose grâce à cette attention, il a appris à rassembler toutes ces forces qui se rebellent d'une certaine manière, qui bouillonnent au dedans et qui veulent aller vers de formes beaucoup plus délicate, transparentes.

    Il a découvert que c'est cela qui est intéressant. Avant il pensait que ça serait une bonne vie, une vie excellente, mais maintenant il découvre que oui c'est bien, mais être bandit c'est peut être une chose secondaire...

    Bon, les Baûls ils pratiquent cette manière "évadée", pas dans le sens de la terminologie, mais dans le sens où ils ne créent aucune doctrine religieuse. lls dépassent toutes les limites, toutes les frontières, ils se foutent des fanatiques, des fondamentalistes qui existent partout. De ce point de vue, c'est une lignée en même temps très défiante, je le répète, parce que vraiment ils sont comme des anarchistes culturels, comme des rebelles et en même temps il font le travail très précis. Maintenant peut être, oui, je le pense, leur travail est menacé de devenir trop médiatique, mais leur tradition a toujours été très précise, une partie cachée, une partie visible.

    En même temps ils ont toujours eu une sorte de d'amusement infantile à défier presque les préjugés des gens, leur conventionnalisme, et tout ça.

    C'est quelque chose que j'ai toujours trouvé chez les Baûls extrêmement réconfortant.

    Je dois dire que je n'ai jamais rencontré un Baûl fanatique, ça c'est rare, non ?

    Si on voit les différentes directions de l'art, ou de la vie intérieure, ou des religions, partout toujours quelqu'un apparaît qui dit c'est seulement ça et pas l'autre chose, tu dois faire cela de cette manière, pas d'une autre , tu dois croire en ça, pas en une autre chose. Non, ça n'existe pas parmi les Baûls, non. Ou peut être que ça existe, mais je n'ai pas rencontré.

    Ils disent : alors pour toi c'est comme ça, et à quoi est ce que tu aboutis en pratique, qu'est ce que tu peux faire avec ça? C'est juste une question, et après on va se moquer des noms des Divinités, ou d'un mot philosophique, ou métaphysique. ...

    Je dois vous dire, comme j'ai souligné plusieurs fois, que pour moi, rencontrer des Baûls, particulièrement les générations de Baûls qui étaient plus vieux que moi, quand j'étais plus jeune, ça m'a apporté comme une sorte de souffle de liberté.

    On se demande toujours si l'on est pas fou avec ses propres recherches, on se dit toujours que les autres gens font de grandes choses, qu'ils pensent différemment, qu'ils traitent l'art d'une manière complètement différente, et on se dit peut être que moi, avec mes tentations, mes recherches, je suis fou...

    Alors c'est très réconfortant de voir que tout d'un coup quelque part dans une autre culture il y a d'autres fous qui suivent leur route et qui quand même représentent quelque chose, et ça marche, c'est transparent, c'est propre, c'est net..

    Le colporteur de joie est arrivé ! Soyons prêts à lui revendre Nos assiettes fêlées et nos bols troués

    A propos de trous, mon bol en a neuf*. Privé de joie au dedans il s'est fendu.

    Il ne tient plus une seule goutte. Pourtant je l'ai recollé bien des fois de mon mieux.

    J'envie ceux qui savent recevoir et garder. je ne veux plus me perdre ainsi, Alors je veille !

    Chant Baûl anonyme

    *( Le corps humain est souvent comparé avec un pot de terre qui doit être modelé avec de l'eau (la femme), puis cuite au feu (le guru). Les neufs trous du bol sont les neufs orifices du corps.)

    ("Au coeur du vent", Aurore Gauer)