• Tantra

    Le tantrisme est l'art d'utiliser toutes les réserves d'energies existant en l'être humain, jusqu'aux énergies les plus basales, pour construire l'échelle qui le conduira jusqu'à son ciel.

    A - Origine - Historique Le tantrisme est un culte qui prend sa source en Inde mais il n'est relié à aucune religion spécifique. On trouve des symboles tantriques dans des cavernes datant de plusieurs milliers d'années mais les plus anciens textes tantriques connus, les Tantras, qui traitent des         techniques de libération, remontent à environ 1 500 ans. On trouve la trace de plusieurs thèmes tantriques dans les Védas. Le Tantrisme est également présent dans toutes les religions hindoues et dans le bouddhisme (tibétain ou autre). Il y apparaît comme l'élément perturbateur tant il entre sur certains points en opposition avec les grands principes fondateurs du brahmanisme tels qu'ils sont exposés dans les Upanishads ou la Bhagavad-Gîta. En effet, le tantrisme  insiste sur tous les moyens pratiques de libération, utilisant pour cela le corps et la sexualité au mépris de la morale et du conformisme religieux. C'est d'ailleurs par son approche de la sexualité sacrée que le tantrisme a séduit de nombreux Occidentaux depuis quelques années. Pourtant, dans toute la littérature tantrique, on ne trouve que 5 à 10% des textes qui sont consacrés à la sexualité et à l'érotisme sacré. On ne saurait donc réduire le tantrisme à un ensemble de techniques amoureuses pour l'épanouissement de l'individu car celles-ci seraient tout à fait inefficaces si on ne prend pas en compte le sens sacré de l'initiation tantrique qui traite la totalité du fonctionnement humain où la sexualité n'intervient que pour une part dans un contexte précis après de nombreuses étapes de préparation. Le tantrisme est en fait une doctrine du traitement de l'énergie à partir d'un pôle de conscience supérieur. Il part du principe que l'homme est déchu, perdu dans l'âge du “Kali-Yuga” (selon le calendrier hindou : l'âge de fer, de l'illusion et de la destruction), soumis à des forces profondes aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur de lui. L'unique but qu'il doit poursuivre est de se libérer en utilisant tout ce qui est à sa disposition et de se servir pour cela du poison comme remède. L'énergie sexuelle, en tant que puissance primordiale représente un danger et un piège potentiel, mais l'initié tantrique doit se préparer à la contrôler et la maîtriser pour s'en servir comme d’un moteur d'élévation plutôt que de l'ignorer ou de la comprimer dans des attitudes trop rigides. Dans la Tradition, cette initiation ne peut se faire qu'avec l'aide d'un Guru, tant les techniques proposées sont difficiles à comprendre et à appliquer avec efficacité. On peut considérer que la véritable voie tantrique ne s'adressait qu'à une certaine catégorie de personnes, voire une élite, et certains textes jugés trop dangereux n'ont jamais été diffusés, si ce n'est au sein de confréries secrètes. Pour progresser dans cette voie, l'adepte devra recourir à toutes sortes d'efforts : sexuels, psychiques, mentaux et spirituels, efforts que rien dans la tradition et l'éducation de l'Occident ne prépare à affronter. Le Tantra dit : “Elevez vos plaisirs jusqu'à leur plus haut degré de jouissance puis faites-en le combustible de vos véhicules d'exaltation.” Ceci résume le propre du tantrisme qui est d'offrir à la fois la jouissance et la libération. En cela, il se différencie fondamentalement des autres voies de l'hindouisme. Le tantrika a dû s'extraire des conventions et ramener tout à cet  essentiel : réveiller toutes les énergies disponibles dans son corps, dans ses émotions et dans son esprit, les rassembler et les rédempter pour en faire un véhicule qui le transportera vers l'illumination. Tout ce que l'être possède d'impulsions et de souvenirs doit être stimulé et reconverti. Ainsi les différents sentiments et les plaisirs deviennent des matières premières dont la transformation permet l'élévation de l'être dans sa totalité. Les grands courants - main gauche, main droite On retrouve plusieurs grands courants tantriques hindous en fonction de la divinité qu'on vénère : Shiva, Vishnu, Shakti, Ganesha, Surya. Dans l'univers tantrique, il existe un certain nombre de rites secrets  dans lesquels la femme intervient. Si elle se positionne à droite de l'homme, il n'y aura pas d'union et si elle se met à gauche, il y aura un échange sexuel entre les partenaires. D'où l'appellation de “tantrisme de la main droite”, ascétique, et “tantrisme de la main gauche” qui se pratique avec des partenaires avec lesquels, après différentes phases, il y aura échanges sexuels. Dans la voie de la main droite, l'adepte   remplace le contact sexuel par la méditation et la pratique du Kundalini yoga seul. Il essaie de développer une discipline qui le préservera de tout ce qui perturbe l'ordre spirituel. C'est ainsi que le yogin de la voie de la main droite dira : “Qu'ai-je besoin d'une femme extérieure ? J'ai une femme en moi.” Il est ici fait allusion à l'énergie féminine qu'on porte en soi sous la forme d'une énergie enroulée sur elle-même, la Kundalini. Dans la voie de la main gauche, il se libère des conventions pour atteindre une autre forme de discipline qui le conduit à des types   différents d'ascèse. Chacune des deux voies définit un type humain, le premier étant spirituel (dîvya) et le second héroïque (vîra). Cependant, la plupart des pratiques de préparation, de maîtrise et de purification sont   communes à ces deux voies. L'adepte tantrique ne met pas de barrières entre le corps et l'esprit, entre le monde et l'homme. Au figuré, le corps humain contient tout l'univers et les différentes parties du corps sont en correspondance exacte avec les différents fonctionnements énergétiques universels. C'est ainsi que dans de nombreuses traditions, un Dieu ou une déesse sont représentés sous la forme d'un corps contenant toutes les planètes, les étoiles et les univers. Donc, si l'homme veut comprendre les jeux de l'univers et évoluer vers un niveau de conscience supérieur, il devra commencer par apprendre à traiter et maîtriser son corps de l'intérieur. Certaines citations tantriques exposent ce fait : “Sans le corps, l'homme ne peut atteindre aucun résultat.” “Nul besoin de vénérer des Dieux façonnés de bois, de pierre ou de boue mais on doit offrir perpétuellement son adoration à ce corps.” “Le corps est le temple de Dieu.” Le tantrisme a développé l'étude du corps subtil à un très haut degré. Il étudie le psychisme dans lequel agissent en permanence deux forces duelles, opposées et complémentaires désignées sous le nom des    divinités masculine et féminine Shiva et Shakti. Cette notion est aussi présente dans de nombreuses traditions comme l'alchimie (Soufre/Mercure) ou le Taoïsme (Yin/Yang). Le processus initiatique vise à unir ces deux pôles dans une voie verticale pour atteindre l'illumination. Toutes les techniques de contrôle du souffle, de yoga, de mantras ou de méditation seront appliquées dans ce but et c'est dans l'univers du corps subtil que va s'opérer l'essentiel de la démarche tantrique. C'est pour cette raison que les termes utilisés sont à comprendre avec une vision souvent symbolique, figurative pour appréhender ce monde de l'âme, intermédiaire entre le corps physique et l'esprit. B- La pratique initiatique Le “héros” Celui qui veut s'avancer dans la voie tantrique devra se préparer longuement avant d'entrer dans la pratique des rituels les plus secrets. Il devra faire preuve d'un certain nombre de qualités pour prétendre à l'initiation : courage, persévérance, être suffisamment détaché de ce monde, maîtriser sa force vitale, etc. Toutes ces préparations visent à former le “héros” (virâ en sanskrit), celui qui est digne de recevoir l'initiation du Guru, indispensable pour suivre sans danger la formation du tantrika. En effet, le véritable héros tantrique peut traverser toutes les jouissances, goûter à tous les plaisirs, il saura rester pur : “Le Siddha reste pur et intact même lorsqu'il accomplit des actions dont la seule idée suffirait à perdre tout autre.” (Tantratattva) La destruction des liens Le propre du tantrisme est de libérer l'individu de ses “accrochages” et de ses limitations. Dans la pratique, les Tantras parlent de la destruction des liens, les pâshas, qui enchaînent l'homme profane. Il s'agit de les transformer en forces dynamiques pour soutenir son     évolution spirituelle. “On peut atteindre l'accomplissement par cela même qui conduit à la chute.” “Enchaîné par les passions, le monde ne peut être délivré que par elles.” Ces Tantras expriment la possibilité pour l'homme de transformer ses accrochages inférieurs et en extraire la force qui les sous-tend pour la mettre au service de son élévation. Derrière chaque passion, derrière chaque désir il existe un pouvoir, que l'initié doit conquérir comme on dresse un animal sauvage qui, une fois dompté, l'emmènera sur la voie de l'accomplissement. Après avoir assimilé toutes ces techniques dont le but est de le purifier et le rendre maître de lui-même, le virâ, adepte de la voie de la main gauche, va pouvoir aborder les rituels qui lui permettront d'utiliser son énergie sexuelle pour en faire le support de son élévation. L'adepte de la voie de la main droite, quant à lui, traitera ses énergies à l'intérieur de son propre corps. Toute action doit être dirigée vers la réalisation de la vérité dans son existence. C'est le propre d'une vie spirituelle et celle-ci ne dépend pas d'une morale puritaine. Le tantrisme a toujours cherché à incarner les réalités spirituelles plutôt que de rester dans la théorie. Ainsi en est-il de son approche de la sexualité. Il enseigne la maîtrise de cette énergie basale qui, sous certaines conditions, dans la voie de la main gauche, le conduit à la transcendance dans l'échange des sexes opposés. Ceci permet d'établir une complémentarité entre les polarités shiva et shakti, nécessaire à l'élaboration du véhicule d'illumination. Les Tantras aussi bien hindouistes que bouddhistes mettent l'accent sur l'importance pour l'homme de préserver sa semence. “Le yogin qui retient son fluide séminal vainc la mort.” L'homme investi d'une dimension de conscience supérieure peut inverser le cours de l'énergie vitale qui tend à se disperser dans la femme au moment de l'orgasme et la faire remonter pour transformer l'orgasme éjaculatoire en un paroxysme énergétique intérieur où l'homme peut faire l'expérience d'une extase quasi mystique.
    • Les tantriques "chevauchent le tigre", ils apprennent à maîtriser la vitalité animale, pour l'intégrer, grâce à un processus de transmutation des énergies au travers de leurs chakras, vers des niveaux de plus en plus subtils.

    • Les yogis tantriques sont initiés grâce à toutes sortes de pratiques dévotionnelles et rituelles comme les mantras, les mudras, à l'eveil de la force profonde qui gît, endormie à la base de la colonne vertébrale : le serpent lové de la kundalini. Cette force cosmique une fois réveillée grâce à l'initiation donnée par un guru, chemine dans le corps subtil jusqu'à permettre à l'être de se fusionner à sa source divine.

    • L'énergie sexuelle au lieu d'être le sujet d'un interdit comme dans beaucoup de traditions ascétiques, est au contraire intégrée, canalisée, transmuée, pour servir de moteur d'élévation. Les hommes tantriques pratiquent l'injaculation, et les femmes tantriques canalisent leurs orgasmes jusqu'à atteindre des paroxysmes.

    "L'homme ne se libère qu'à l'instant où Dieux et démons se sont fusionnés en lui"

    IJP Appel Guéry

    "Pour comparer le yoga classique au yoga tantrique : le yoga classique prépare à l'auto-contrôle de l'être humain, à tous les niveaux, jusqu'au bout, jusqu'à l'impossible. Même les couches inconscientes sont pénétrées, étudiées, analysées, et après avoir fait tout cela, on parvient au déconditionnement. Par contre, dans le yoga tantrique, il s'agit uniquement de se laisser porter par les forces naturelles, et de toujours lutter pour ne pas être dévoré par ces forces. Cela veut dire qu'il faut préserver ces forces, qu'il ne faut pas s'en décharger. C'est cela que certains appellent la haute obéissance, ou le haut abandon."

    Conférence de Jerzy Grotowski. 4 juin 1978

    "Celui qui capte l'émission d'un Dieu offre à son corps le plus grand pouvoir de régénération qui soit." IJP Appel Guéry

    "Quant au yoguin qui, le sexe érigé mais faisant remonter en lui-même sa semence, marque son front de l'ûrdhva-pundra, il atteindra le séjour d'en haut, s'il possède la science du yoga d'en haut constitué des quatres éléments verticaux.."

    " La doctrine secrète (Upanishad)"

    "Ma vie tient en trois mots : j'étais cru, j'ai été cuit, je suis brûlé.

    " Djalâl ad-Din Rûmi

    Extraits du livre Les fous de l'absolu de Prithwindra Mukherjee.

    " Selon une très ancienne tradition ésotérique, transmise notamment par le système de Yoga (communion mystique) qu'observent les partisans de Gorakhnâch, de Kahir et de nombreuses communautés de Fakir (qui s'inspirent du Soufisme), l'ascèse fondamentale consiste à sublimer l'énergie séminale afin de "mûrir" le corps (le "réceptacle") et de le rendre digne de recevoir, de stabiliser et de perpétuer la Joie spirituelle dans l'être intégral. Donc, quelle que soit leur origine de naissance et de croyance - différentes couches de la société hindoue, bouddhiste ou musulmane - ces fous de l'Absolu, connus comme Bâuls, ignorent toutes distinctions relatives aux "castes". Persuadés que ce corps humain est, lui seul, la base indispensable de leur quête, ils se livrent à une des disciplines prescrites par leurs maîtres - détenteurs de certains secrets d'ordre alchimique - visant à "raffermir" la chair conformément aux exigences de l'Esprit. (.....)

    L'orthodoxie brâhmanique, selon les Védas, reconnaît les procédés de la nature comme un artifice pour la procréation et préconise de façon formelle une continence absolue en faveur de la Délivrance. Partisans des pratiques popularisées par les Tantras, les Bâuls rejettent la coercition sexuelle et accordent une importance primordiale à la relation homme-femme comme moyen indispensable pour vaincre et sublimer le désir au profit de l'Amour. Renversant ainsi les injonctions védiques, les Bâuls font de la copulation une ascèse à travers la jouissance. Jouissance qui, jusqu'à certaines limites, recevait les titres de crédit dans les Upanishads (textes issus des Védas) où le Suprême ou l'Un se dédouble en l'Homme (Krishna ou Shiva) et la Femme (Rädhä ou Shakti) cosmique pour son propre plaisir. C'est au nom de la puissance que chaque homme phénoménal dissimule l'éternel Krishna ou Shiva au cœur de son psychisme, qui est son vrai Moi. De même, chaque femme phénoménale dissimule l'éternelle Femme par l'intermédiaire de la chair des chercheurs et par-delà leur désir charnel, fonde dans le cœur des Bâuls comme la Mort-en-vie : mort de la volupté des sens au sein même de la vie, mort qui annonce pour eux le début de la Vie spirituelle. (.....)

    D'une façon plus nuancée, les Bâuls croient que l'Un qui se dédoubla, à l'origine de la création, habite chaque être individuel en deux aspects simultanés et complémentaires en tant que l'éternel Homme et l'éternelle Femme. Pour s'unir l'Un à l'Autre, le Suprême a besoin de quitter le siège transcendant du Lotus-aux-mille-pétales pendant les trois journées des règles de la femme physique et s'installer au niveau du placenta, nommé le Lotus-de-Râdhâ. Moments appelés la Nouvelle Lune, que les Bâuls jugent opportuns pour tendre le piège-à-la-Lune, pour saisir l'Insaisissable, pour se livrer au Jeu à travers l'union du sperme avec l'ovule. Par une série de disciplines appartenant au registre du Hatha Yoga (Ha = le vecteur lunaire ou Idâ ; tha = le vecteur solaire ou Pingalâ), le Baûl et son épouse visent à réabsorber - lors de l'éjaculation - ce mélange "du lait et de l'eau", de le contenir et de l'orienter vers le plexus nommé lotus-à-deux-pétales, situé entre les sourcils. A force de "mûrir" cette force séminale, le corps des Bâuls parvient à une immunisation contre les maladies et la sénescence, atteignant une luminosité sereine. Psychologiquement, à force de jouir avec un détachement de plus en plus total envers le corps, les Bâuls établissent en eux-mêmes l'union de l'éternel Krishna avec l'éternelle Râdhâ qu'ils hébergent dans leur moi profond. Devenus ainsi parfaitement hermaphrodites, ils cessent d'avoir recours à la copulation physique et, sur commande, ils jouissent d'une éjaculation interne et ascendante dans le circuit hermétique de leur propre corps. C'est apparemment la phase ultime du Grand Jeu dans leur ascèse. (......)

    Il s'agit là d'une conception typique et fondamentale des Bâuls. Dans les Tantras bouddhistes, le chercheur doit unir les forces véhiculées par les deux vecteurs - gauche et droit - et leur donne une poussée ascendante à travers le vecteur central, afin de se perdre dans l'expérience du Suprême sous forme de la Vacuité au sommet de l'être. Ceci correspond à une négation du multiple pour s'évader du cycle causal composé d'actes, de rétributions agréables de ces actes, et de réincarnation pour en vivre les conséquences fastes ou funestes. Par contre, le Bâul cherche l'expérience du Suprême sans pour autant nier le multiple : il guette, par conséquent, la descente du Suprême jusqu'au placenta pour s'identifier à Lui. Ainsi, au centre même de la vie, le Bâul en jouit sans nulle obsession, sans passion rebelle, sans obscurcissement.

    Pour les Bâuls, le corps humain est le théâtre même de toute leur quête. C'est là, dans ce microcosme, que le Suprême réside avec ses multiples manifestations. Corps humain (et vie sur cette terre) que toutes les divinités, elles-mêmes, attendent d'assumer afin d'atteindre la réalisation suprême. Selon le Bâul, puisque le Suprême habite à l'intérieur de ce corps, à quoi bon le chercher à Bénarès ou à la Mecque ?

    C'est là, dans lui-même que le Bâul doit effectuer l'union parfaite avec l'Absolu et connaître la Joie absolue, au paroxysme de son extase. Lâlan décrit dans un de ses chants la peau et le squelette comme formes d'or où déferlent sans cesse des vagues de la Félicité. Ouvertement, il recommande le culte seul du corps comme l'infaillible moyen de tout accomplissement spirituel. C'est cette superficie corporelle de quatorze "quarts" (trois coudées et demie) qui, pour les Bâuls, est le terrain de prédilection. Par "connais-toi", ils comprennent la prise de conscience patiente et progressive de ce microcosme où se réunissent les sept paradis, les sept enfers, les sept océans, les cinq éléments. Le système pileux, la peau, les nerfs, la chair, l'os y représentent la terre ; les déchets, l'urine, le sperme, les humeurs, le sang - l'eau ; la soif, la faim, le sommeil, l'attachement et le répit - le feu ; les heurts, l'expansion, la contraction, la rétention, et la satisfaction - le vent ; la passion, l'envie, les obsessions, la peur et la honte - le ciel.

    Les cinq souffles externes (apâna au sacrum ; samâna au nombril ; prâna, au coeur, udâna à la gorge ; vyâna qui pénètre tout l'organisme) en abritent cinq autres, plus subtils, qui animent les plexus neuropsychiques.

    C'est dans ce corps que les Bâuls, fidèles aux Tantras, découvrent les enfers : atala sous la plante des pieds, vitala aux chevilles, sutala aux genoux, tala aux aines, talâtala dans l'orifice génital, rasâtala à l'extrémité du sexe, pâtala aux extrémités des pieds et au nombril. De même, s'y trouvent les paradis bhûh au nombril, bhuvah au coeur, svah à la gorge, mahah dans les yeux, jana aux sourcils, tapa sur le front, satya aux sutures du crâne. Dans ce microcosme, les océans ont le goût : du sel dans l'urine, de la crème dans le sperme, du lait caillé dans la moelle, du beurre clarifié dans la peau, de l'eau dans la graisse, de la canne à sucre dans le sang lombaire, du vin dans le sang partout ailleurs.

    Il y a également l'énumération des neuf planètes qui ont chacune leur siège dans ce corps. La méditation des Baûls consiste à parcourir ces symboles pour parfaire leur connaissance de ce théâtre de la comédie divine. Cette théorie des Baûls concernant le microcosme en tant que temple (ou mosquée) de l'absolu, porte l'emprunte de plusieurs couches de pratique ésotérique : celle qui relève du védânta (ou des Upanishads) ; celle des tantras (hindous et bouddhistes) ; celle de la mystique soûfi. Certaines proclament cette demeure charnelle de l'esprit comme le palais de l'absolu (Brahma-pura), muni de ses onze portails : les yeux, les oreilles, les narines, la bouche, le nombril, les orifices d'excréments et d'urine ; les sutures du crâne. L'habitant de ce pûra (palais) s'appelle le Purusha (l'Ame suprême). (........)

    C'est une évocation de la pratique particulière des Bâuls qui n'excluent pas la vie du couple dans leur quête spirituelle, contrairement aux injonctions de l'orthodoxie hindoue ou bouddhiste. Cette place d'honneur accordée à la femme depuis les tantras caractérise également le monde des Bâuls. La femme qui, au départ, n'est que partenaire du jeu érotique finit par gagner la stature de la Femme absolue. (......)

    S'inspirant des leçons de Hatha Yoga, les Bâuls maîtrisent le souffle vital (prânâyama) par l'inspiration (pûraka), avec la narine gauche tout d'abord, puis avec la droite, la rétention (kumbhaka) et l'expiration (réchaka), avec la narine droite d'abord, puis l'inverse, successivement huit, seize, trente-deux et soixante-quatre fois. C'est à l'aide de la rétention qu'ils arrivent à stabiliser l'organisme et propulser les énergies vitales à traversle sushumnâ.

    Ces entraînements du souffle s'accompagnent de différentes postures prescrites par le Hatha Yoga et s'appliquent au moment de la copulation pour expulser, "impulser" et conserver l'énergie séminale à l'aide de l'organe génital.

    a/ mûla-bandha en position assise, les jambes croisées un peu comme en tailleur avec la cheville droite fortement appuyée contre le périnée (posture connue comme le siddhâsana). A l'aide d'un travail du souffle, le chercheur vise à sentir distinctement la dissociation des régions anales et génitales.

    b/ açvinî-mûdra en posture du diamant (vajrâsana) à genoux, le derrière posé sur les talons, consiste à contracter et détendre le rectum en vue d'éveiller la kundali.

    c/ shakti-châlani-mûdra, assis en tailleur, serrant la hanche gauche à l'aide du talon droit et la hanche droite avec le talon gauche, réunissant les deux mains devant le sexe, le chercheur redresse le torse et la tête verticalement (posture nommée gomukhâsana).

    Accompagnée du contrôle du souffle, cette posture suit la montée de la puissance kundalini le long de la colonne vertébrale.

    De même il existe des postures vajroli, mûla-bandha-mudrâ, mahâbedha mudrâ, jalandhara-bandha- courantes du système hathayogique qui enseignent l'absorption du mélange sperme-ovule par l'organe génital.

    Les "six" représentent les égarements psychologiques qui entravent le progrès spirituel : la passion, la colère, la convoitise, l'obsession, la vanité, l'autoritarisme.

    Les "dix", en plus des cinq facultés de la connaissance et des cinq organes d'action signifient les stations propices à la concentration (dhâranâ ou néhâra) : sur le nombril, sur le plexus solaire, dans le coeur, sur la gorge, sur la bouche, sur le bout du nez, dans les yeux, à la gabelle, sur le front et sur la tête.

    La syllabe mystique (mûla-mantra ou bîja-mantra) : poussant une investigation spécifique jusqu'à l'extrême, les docteurs indiens, dès la plus haute antiquité, avaient analysé la psychologie de la puissance évocatrice du son (composé d'entités vocaliques et consonantiques des phonèmes) et avaient élaboré un système utilitaire pour l'ascèse. Ce dosage avisé du son (mantra) s'accompagnait de gestes significatifs (mûdra), du contrôle du souffle (prânâyâma) et de diagrammes "occultes" (yantra) capables de délimiter le champ magnétique nécessaire pour le culte en tant que théâtre de communion entre le chercheur et sa divinité pour faire accroître les chances d'accomplissement dans la quête. (....)

    En passant par les Tantras, cette utilisation rituelle du mantra- et ses accessoires : gestes etc. continuent à animer les pratiques ésotériques des Bâuls."